Monday 27 January 2020
Opinion

Afrique/Togo : les Deepfakes, la nouvelle menace digitale pour les élections en 2020

L’année 2020 sera une année électorale pour plusieurs pays en Afrique. Au moins 21 pays – dont l’Ethiopie, le Togo, le Soudan, le Mali, le Gabon, l’Egypte, le Tchad et le Cameroun – organiseront des élections présidentielles ou législatives dans le courant de l’année.

Au cours des cinq (5) dernières années, les violations des droits numériques telles que les coupures de l’Internet, les arrestations de blogueurs et de journalistes ont souvent coïncidé avec les élections en Afrique.

En Afrique, les élections sont généralement des événements à enjeux élevés où les droits numériques sont régulièrement marginalisés pour atteindre des objectifs politiques.

De par le passé, les huit (08) pays mentionnés ci-dessus ont déjà connu des cas de coupures de l’Internet pendant les événements politiques. A l’approche de la période électorale de 2020, les défenseurs des droits numériques sont donc en alerte face à la possibilité de perturbations de l’Internet et d’autres violations des droits numériques.

Cependant, le développement rapide de l’intelligence artificielle (IA) et des techniques de désinformation à l’échelle mondiale soulève la possibilité d’une nouvelle menace pour la stabilité des pays africains en périodes électorales: les Deepfakes.

Les Deepfakes sont, en effet, des vidéos qui paraissent hyper-réelles mais qui sont en effet truquées à l’aide d’outils d’Intelligence Artificielle. Elles montrent généralement des individus ou personnalités connues à qui l’on prête des faits ou dits dans le but de désinformer l’opinion. Les Deepfakes ont déjà atteint une certaine notoriété aux États-Unis.

En juin 2019 par exemple, une vidéo truquée avait été diffusée montrant le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, déclarant que « celui qui contrôle les données contrôle l’avenir ». La vidéo avait été publiée à la veille des audiences du Congrès américain sur l’intelligence artificielle auxquelles il devait assister.

De même, des chercheurs de l’Université de Washington USA avaient diffusé une vidéo truquée du président Obama dans laquelle ils lui ont attribuent des propos que ce dernier n’avait jamais tenus.

Une autre vidéo tronquée de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, a été diffusée montrant celle-ci dans un état d’ivresse et marmonnant des propos qui n’avaient pas de sens.

Bien qu’il n’y ait aucune preuve que cette vidéo particulière ait été générée par l’IA, son effet a pu être mesuré par le fait qu’elle a été partagée sur Twitter par le président américain Donald Trump.

En Afrique également, lors de son traditionnel discours présidentiel du nouvel an de 2019 au Gabon, le président Ali Bongo aurait détourné les yeux pendant la diffusion de la vidéo. Ce geste a suscité des soupçons au sein de la population gabonaise. Certains pensent, en effet, que la vidéo du Président n’était pas réelle.

L’incertitude créée par ce scénario dans le contexte de la maladie du président a conduit à une tentative de coup d’État avortée et à des coupures de l’Internet dans ce pays d’Afrique centrale. Il n’y avait pas de preuve évidente que cette vidéo était une contrefaçon, mais l’existence même de la technologie dans le contexte politique fragile qui existait au Gabon à l’époque a créé une incertitude.

L’Afrique, tout comme d’autres régions du monde, a déjà démontré sa vulnérabilité aux campagnes de désinformation par le scandale de Cambridge Analytica qui a affecté le Kenya et le Nigeria. Compte tenu du faible niveau d’alphabétisation sur le continent, il n’est pas exagéré d’imaginer comment une campagne de désinformation bien coordonnée par l’AI pourrait alimenter les troubles sociaux autour des élections.

Imaginez une vidéo truquée montrant un dirigeant faisant des commentaires incendiaires à l’égard d’un autre groupe ethnique ou religieux, ou des responsables de commissions électorales lisant de faux résultats électoraux qui deviennent ensuite virale. Cette vidéo fera d’énormes dégâts même si elle est démentie à la seconde qui suit sa publication.

L’Afrique a une longue et illustre histoire de violence et de carnage autour des élections. Des scénarios comme ceux présenté plus haut peuvent très bien être des facteurs de risques élevés. Comme nous l’avons déjà clairement indiqué, la présence même de la technologie Deepfake sème le doute sur l’originalité des vidéos même réelles. Une situation qui engendre encore plus d’incertitude et d’instabilité.

L’année 2020 représente une nouvelle occasion pour les défenseurs des droits numériques d’être vigilants dans la défense des droits numériques. Mais pas seulement les droits numériques tels que nous les connaissons traditionnellement. Alors que le domaine numérique s’étend pour engendrer d’autres avancées technologiques comme l’intelligence artificielle, les défenseurs des droits numériques doivent suivre ces avancées et être conscients des conséquences sociopolitiques des nouvelles technologies.

Ils ne peuvent pas se permettre de ne pas le faire, car l’enjeu est énorme, notamment la sécurité et la stabilité des pays dans lesquelles ils vivent.

L’auteur du texte: Babatunde Okunoye est Chercheur en Gouvernance de l’Internet à Paradigm Initiative.

Boss Shalino

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